Moins de 1 % des entreprises publient aujourd’hui des données sur leurs impacts biodiversité. Dans le même temps, plus de 7 000 milliards de dollars par an continuent d’alimenter la dégradation du vivant.
La biodiversité mondiale décline à un rythme sans précédent, mettant en péril les bases de nos sociétés humaines.
Le dernier rapport de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), « Business & Biodiversity Assessment1», publié en février dernier et approuvé par des représentants de plus de 150 pays, a été rédigé par près de 80 experts du monde entier, issus à la fois de la recherche scientifique, du secteur privé et des populations locales. Il dresse un constat sans appel : toutes les activités économiques dépendent, directement ou indirectement, du bon fonctionnement des écosystèmes. La biodiversité ne doit plus être une variable d’ajustement, elle constitue le socle indispensable de l’économie mondiale. C’est le message central du rapport, qui analyse en profondeur les liens entre les entreprises et la nature, en soulignant que les activités économiques sont à la fois dépendantes de la biodiversité et responsables de son érosion, ce qui expose les entreprises à des risques croissants.
Quels sont les risques pour les entreprises ? Pourquoi constatons-nous un retard dans le passage à l’action ? Quels sont les outils en place pour accompagner les entreprises dans la prise en compte de ces risques ?
Des matières premières aux services écosystémiques (régulation du climat global, régulation de la qualité de l’eau, pollinisation…), la nature soutient l’ensemble des chaînes de valeur. Pourtant, cette dépendance reste largement invisible dans les décisions économiques. Aujourd’hui, sept des neuf limites planétaires sont déjà franchies, dont celle liée à l’érosion de la biodiversité. Cette situation fragilise non seulement les écosystèmes, mais aussi la stabilité économique mondiale.
Le changement climatique accélère la perte de biodiversité, tandis que l’érosion des écosystèmes fragilise les capacités d’adaptation (régulation de l’eau, fertilité des sols, stockage du carbone). Ensemble, ils créent des tensions croissantes sur les ressources et les chaines de valeur.
Des risques majeurs pour les entreprises
Le rapport 2026 du Forum économique mondial place la dégradation des écosystèmes et les dérèglements climatiques parmi les risques majeurs à long terme : ce sont bien 2 dynamiques qui sont intimement liées.
Quels impacts pour les PME et les ETI ?
La dégradation de la biodiversité se traduit déjà par des risques directs et concrets pour les entreprises, en particulier :
- Les risques physiques, qui perturbent directement l’activité de l’entreprise : baisse des rendements agricoles liée aux sécheresses, tensions sur l’eau pour les sites industriels, ruptures d’approvisionnement dues à des événements climatiques extrêmes, ou encore dégradation des sols affectant la qualité et la disponibilité des matières premières.
Des matières premières plus difficiles à sécuriser, des sites exposés au stress hydrique ou à des événements climatiques extrêmes.
- Les risques de transition, liés aux évolutions du cadre économique et réglementaire : nouvelles obligations (CSRD, devoir de vigilance), hausse du coût de certaines ressources, attentes croissantes des investisseurs et des clients en matière de durabilité, notamment sur les enjeux de transparence sur les achats et les pratiques.
Des réglementations qui évoluent rapidement, des coûts qui augmentent, et des clients ou partenaires qui attendent des engagements plus forts.
- Les risques systémiques, plus larges et plus diffus : l’érosion de la biodiversité, la perte de fertilité des sols ou la dégradation des cycles de l’eau peuvent fragiliser durablement des filières entières et entraîner des déséquilibres économiques à grande échelle.
Des déséquilibres environnementaux qui fragilisent progressivement l’ensemble des chaînes de valeur et rendent certains modèles économiques moins viables.
De plus, le rapport souligne un paradoxe inquiétant : les secteurs les plus dépendants de la biodiversité sont souvent ceux qui en mesurent le moins les risques.
Autrement dit une part importante de l’économie repose sur des ressources et des services écosystémiques encore largement invisibilisés dans les analyses de risques et les décisions.
C’est notamment le cas :
- Du secteur financier, exposé de manière indirecte mais massive via ses portefeuilles d’investissement
- Des technologies, dépendantes de métaux issus de ressources naturelles limitées et géographiquement concentrées
- De l’industrie pharmaceutique, dont une part significative des innovations repose sur des molécules d’origine naturelle
- De la mode et du textile, étroitement liés à des ressources comme le coton, les fibres naturelles ou les écosystèmes dont elles dépendent
Ce décalage entre dépendance réelle et prise en compte effective constitue aujourd’hui un angle mort stratégique.
Ce manque de pilotage extrêmement stratégique est préoccupant. Face à ces constats, le rapport de l’IPBES appelle à une intégration urgente de la biodiversité dans les stratégies d’entreprise. Il ne s’agit plus seulement de responsabilité environnementale, mais de résilience économique, à l’échelle de l’entreprise, mais aussi à ‘échelle de l’ensemble de notre système économique.
Mesurer ces dépendances et réorienter les investissements deviennent des conditions essentielles pour éviter une crise systémique. Ces dépendances ne sont ni abstraites ni immatérielles : elles reposent sur des fonctions bien réelles, disponibilité de l’eau, qualité des sols, régulation des écosystèmes, accès aux ressources naturelles.
Les analyser permet de relier directement les enjeux écologiques aux décisions économiques, et d’identifier des leviers d’action concrets.
Pourquoi ces secteurs tardent-ils à agir ?
Plusieurs freins structurels expliquent cette inertie, notamment :
Un manque de visibilité– Les dépendances indirectes restent difficilement quantifiables, mais le problème est souvent moins l’absence de données que leur éloignement des outils de pilotage des entreprises. Trop lointains, trop diffus, trop déconnectés des indicateurs financiers classiques, ces impacts échappent encore largement aux radars des entreprises. Le scope 3 (impacts de l’amont et de l’aval) de la biodiversité est un angle mort majeur. Par exemple, une institution financière peut financer un projet minier sans mesurer précisément son impact sur les écosystèmes. Résultat : des risques bien réels mais complètement invisibilisés, car ni intégrés dans les modèles financiers ni traduits en signaux décisionnels. Alors même que ces derniers sont hautement stratégiques.
- Une complexité des chaînes de valeur – Dans une économie mondialisée, les chaînes d’approvisionnement sont fragmentées, avec des fournisseurs multiples et répartis sur plusieurs continents. Cette dispersion rend difficile l’identification de l’origine des matières premières et des pratiques associées. Cette opacité limite la capacité des entreprises à évaluer leurs impacts et à agir de manière ciblée.
- Une complexité des chaînes de valeur – Dans une économie mondialisée, les chaînes d’approvisionnement sont fragmentées, avec des fournisseurs multiples et répartis sur plusieurs continents. Cette dispersion rend difficile l’identification de l’origine des matières premières et des pratiques associées. Cette opacité limite la capacité des entreprises à évaluer leurs impacts et à agir de manière ciblée.
- Des modèles d’affaires intrinsèquement construits et orientés sur du court terme – De nombreuses décisions restent guidées par des logiques de rentabilité immédiate. Les horizons de gestion, souvent alignés sur des cycles financiers courts, sont en décalage avec les temporalités longues des dynamiques écologiques, ce qui freine l’intégration des enjeux de biodiversité dans les stratégies.
Alors comment engager les entreprises de manière plus directe ?
Les entreprises ont à la fois une responsabilité et un intérêt stratégique à agir. Le rapport identifie 100 actions mobilisables et souvent peu coûteuses.
En voici quelques-unes :
Evaluer ses impacts et dépendances
Pour rendre ces dépendances visibles, l’IPBES insiste sur la nécessité de croiser deux types d’approches :
Partir du terrain
- Des approches « bottom-up » ancrées dans le terrain qui permettent d’observer directement les écosystèmes et les ressources mobilisées localement : cartographies participatives, suivis écologiques, analyse de l’état des milieux autour des sites de production. Ces démarches permettent de mieux comprendre les liens concrets entre activités humaines et biodiversité.
Prendre de la hauteur
- Des approches « top-down » globales qui offrent une vision d’ensemble des chaînes de valeur : analyses des flux de matières pour retracer l’usage des ressources naturelles, ou encore empreintes biodiversité pour estimer le niveau de dépendance d’un secteur.
Cette double lecture locale-globale permet de passer d’un constat à une véritable stratégie ancrée dans les territoires d’activité et d’approvisionnement.
C’est précisément cette articulation entre analyses globales
(Analyse du Cycle de Vie (ACV), empreintes : eau, carbone, nature) et compréhension locale (territoires, écosystèmes) qui permet de rendre ces enjeux opérationnels.
Cette articulation permet non seulement de mesurer les impacts, mais aussi d’identifier les risques et les vulnérabilités auxquels une entreprise est exposée, en lien avec la dégradation des écosystèmes dont elle dépend.
Nous travaillons quotidiennement sur ces approches bottom-up et top-down. Elles permettent de prioriser les actions : tous les impacts et toutes les dépendances n’ont pas le même niveau de criticité, et l’enjeu est bien de concentrer les efforts là où les risques sont les plus significatifs.
Pour l’approche bottom-up nous travaillons toujours en lien avec un écosystème de partenaires experts. L’utilisation de l’ACV dans une logique d’empreinte permet de caractériser les impacts associés aux activités d’une entreprise dans sa chaîne de valeur.
En parallèle, des outils comme ENCORE ou l’évaluation de services écosystémiques permettent de mieux comprendre les dépendances d’un secteur économique ou d’une entreprise à des ressources naturelles ou à des écosystèmes en bon état.
Enfin, un point clé est de ne pas attendre des données parfaites pour agir : malgré les incertitudes, il est possible – et nécessaire – de s’engager dès maintenant, en adoptant une démarche progressive, itérative, et orientée vers l’amélioration continue.
Se donner des objectifs crédibles et efficaces, en s’appuyant sur les recommandations scientifiques
Les limites planétaires et l’accord de Kunming-Montréal permettent de fournir un cadre scientifique quant aux objectifs à atteindre pour engager une transition pérenne des chaînes de valeur.
Nous accompagnons les entreprises dans la traduction opérationnelle de ces objectifs à l’échelle de leurs activités et de leur chaîne de valeur en s’inspirant de l’approche Science-based targets for Nature (SBTN), notamment pour prioriser vos enjeux, en se concentrant sur une interprétation pragmatique de ceux-ci. Nous co-construisons avec les entreprises des objectifs et piliers stratégiques en mobilisant les approches existantes pour garantir la robustesse, mais également le caractère opérationnel de ces objectifs.
Intégrer la biodiversité dans sa stratégie
Intégrer la biodiversité, ce n’est pas ajouter une nouvelle case dans l’organigramme.
C’est poser une question simple à chaque décision clé : de quoi mon activité dépend-elle dans le vivant, et quels risques cela implique-t-il ?
Approvisionnements, produits, investissements : ces sujets sont déjà au cœur du pilotage des entreprises. Les analyser à travers le prisme des dépendances aux ressources naturelles, des pressions sur les écosystèmes et des risques associés permet de prioriser les actions là où elles sont réellement stratégiques.
La transformation ne consiste pas à multiplier les initiatives, mais à relier entre eux des enjeux jusqu’ici traités séparément.
Cela implique bien sûr de s’appuyer sur des partenaires et de renforcer les dynamiques de filière et d’aller chercher des partenaires. Mais surtout, cela suppose d’adopter une nouvelle grille de lecture : inscrire l’entreprise dans son environnement vivant et dans le temps long, plutôt que de raisonner uniquement à l’aune de logiques court-termistes.
En d’autres termes, il s’agit de décloisonner les approches et d’aligner les stratégies avec les chaînes de valeur et les écosystèmes dont elles dépendent.
Agir sur sa chaîne de valeur
En renforçant la traçabilité des produits nécessaires aux activités de l’entreprise (exiger des fournisseurs des preuves de pratiques durables, les auditer, etc.), en formant / accompagnant sa chaîne de valeur au changement de pratiques, voire en finançant la transition de ses fournisseurs.
Rendre compte et s’améliorer en publiant des données vérifiables
Nous avons une expérience éprouvée sur l’accompagnement d’entreprises en réponse aux exigences réglementaires liées à la CSRD. Le rapport de l’IPBES s’aligne avec la démarche de double matérialité, de transparence ou encore d’amélioration des pratiques imposée par la CSRD.
Innover dans les modèles économiques
- Repenser son modèle pour moins dépendre de produits lointains et risqués, mieux valoriser et s’ancrer dans son/ses territoire(s).
- Moins dépendre de matières vierges, souvent volatiles.
- Mieux valoriser les ressources déjà disponibles, via la circularité et le réemploi.
- Et s’appuyer davantage sur son territoire : comprendre ses ressources, ses contraintes, ses acteurs, pour construire des chaînes de valeur plus courtes, plus circulaire, plus robustes, plus lisibles.
Ce sont aussi des modèles qui créent plus de valeur : en sécurisant les approvisionnements, en renforçant les liens avec les partenaires, en fidélisant les clients autour d’offres plus cohérentes et durables. Passer de modèles fragiles (enclin aux aléas où on subit) et linéaires à des systèmes plus résilients, ancrés et créateurs de valeur, plus maitrisés.
Une opportunité à saisir
Malgré la gravité du constat, le rapport souligne qu’une action rapide pourrait générer d’importants bénéfices : création d’emplois, innovations et gains économiques significatifs à l’échelle mondiale. A l’échelle de l’entreprise, agir permet de se démarquer de la concurrence, d’accéder à des financements, à de nouveaux marchés et de recruter plus facilement
À l’inverse, l’inaction entraînera des coûts croissants et des risques irréversibles pour les écosystèmes et les sociétés humaines.
Le message de l’IPBES est clair : la crise de la biodiversité, au cœur des défis du XXIe siècle, ne peut être résolue qu’à travers une approche globale, intégrée et ambitieuse, dont nous avons à disposition les connaissances et outils.
Les entreprises qui sauront intégrer dès aujourd’hui ces dépendances dans leurs décisions seront aussi celles qui sécuriseront le mieux leur activité demain.
Vertigo Lab accompagne les entreprises et les institutions financières pour transformer les connaissances scientifiques en décisions concrètes et robustes. De l’identification des impacts et dépendances matériels à l’intégration de la biodiversité dans la gouvernance, la gestion des risques et l’allocation du capital, nous aidons les organisations à passer de l’intention à des résultats mesurables.
Sources :
IPBES (2026). Methodological Assessment Report on the Impact and Dependence of Business on Biodiversity. Summary for Policymakers.
World Economic Forum (2026) The Global Risks Report 2026
