CoronaLab #2 – Agenda international pour la biodiversité : une montée en puissance encourageante du continent africain malgré un manque de financement qui persiste

Par avril 1, 2020CoronaLab

Jeudi 19 mars, Vertigo Lab a assisté à un point d’étape sur les négociations pour l’organisation de la COP 15 [1] de la CDB organisé par l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI).

Au-delà des problèmes de calendrier liés à la crise du Covid-19, deux éléments majeurs de ces négociations sont à retenir :

  • Jusque-là, les observateurs ont noté une excellente mobilisation et coordination de la part de tous les pays africains présents. La solidarité dont fait preuve le continent, qui contient près d’un quart de la biodiversité mondiale[2], démontre l’importance de cet enjeu pour ces pays.
  • Le climat de négociation et de coopération est particulièrement encourageant sauf exception du Brésil qui, à lui seul, fait naître de très fortes inquiétudes. Le gouvernement brésilien présente une attitude ouvertement contestataire et les observateurs craignent notamment qu’un certain nombre de pays « muets » tels que l’Indonésie et la Malaisie se camouflent derrière cette position.

Retour rapide sur l’actualité des Conventions des Parties 

L’organisation de la prochaine COP (la COP 15) de la CDB est prévue fin 2020. Au même titre que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la CDB a vu le jour lors du sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992 et intègre trois objectifs majeurs :

  • La conservation de la biodiversité biologique ;
  • Une exploitation durable de ses ressources ;
  • Le partage juste et équitable des avantages tirés de l’exploitation des écosystèmes.

Même si ces objectifs, très anthropocentrés, concernent essentiellement l’exploitation des écosystèmes, la CDB n’a pour l’instant pas réussi à atteindre son ambition majeure qui consiste à stopper l’érosion de la biodiversité. Malgré la mise en œuvre de plusieurs plans stratégiques, dont le Plan stratégique pour la diversité biologique 2011-2020, et d’objectifs globaux, dits objectifs d’Aichi, les avancées restent très limitées et la perte de biomasse se poursuit à un rythme alarmant.

Afin de renforcer son action, les gouvernements vont adopter lors de la COP 15 un nouveau Cadre mondial pour la biodiversité pour l’après 2020 et pour lequel des négociations internationales préalables ont actuellement lieu. Celui-ci devra permettre aux gouvernements d’atteindre l’objectif général de la CDB, à savoir « vivre en harmonie avec la nature » d’ici 2050 tout en clarifiant un paysage institutionnel jugé jusque-là complexe et illisible.

Alors que la dernière réunion de négociations a eu lieu à Rome en février dernier, ces dernières ont commencé en 2018 après la COP 14 organisée à Charm El-Cheikh (Égypte). Elles sont organisées par un groupe intersession dédié au développement de ce cadre et présidé par Basile Van Havre et Francis Ogwal.

De plus, plusieurs interrogations subsistent concernant la mise en œuvre à venir du nouveau cadre mondial dont les objectifs sont présentés ci-contre (Source : IDDRI).

Ce que nous retenons du nouveau Cadre mondial pour la biodiversité 

Contrairement aux 20 objectifs d’Aichi qui restent très généraux, le nouveau Cadre mondial pour la biodiversité est censé proposer une liste d’objectifs associés à des indicateurs quantifiables et à un dispositif de suivi efficace. Le risque réside ici dans la complexité de son paysage institutionnel, à l’instar des nombreuses conventions ayant un lien avec la protection de la biodiversité qui existent (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, Convention de Ramsar, Convention de Bonn, les conventions des mers régionales, etc.). Ainsi, la mise en place d’un dispositif de suivi général nécessitera beaucoup de coordination afin qu’il soit intégré par tous les acteurs internationaux (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, Objectifs de développement durable, etc.).

Celui-ci devra également être soutenu par des financements aujourd’hui jugés insuffisants et qui risquent d’être mis à mal à cause du Covid-19. En 2012, les besoins de financement pour la protection de la biodiversité étaient estimés entre 150 et 440 milliards de dollars annuels pour mettre en œuvre les objectifs d’Aichi (CDB High-Level Panel). Toutefois, les montants annuels effectivement mobilisés sont aujourd’hui estimés entre 50 et 80 milliards (OCDE, travail en cours) et les financements néfastes persistent. En 2019, ces derniers ont été dix fois supérieurs aux montants investis dans des mesures de protection et ont représenté 500 milliards de dollars (OCDE), dont 340 milliards ont participé au financement des énergies fossiles et 113 milliards aux activités agricoles les plus néfastes.

Dans ce contexte, comment convaincre les acteurs institutionnels et investisseurs de privilégier la protection durable de la biodiversité, a priori non rentable, face à l’exploitation lucrative des ressources naturelles ?

Des négociations à suivre  

Convaincu qu’un outil d’évaluation et de plaidoyer tel que l’étude des services écosystémiques peut contribuer à un changement de paradigme, Vertigo Lab qualifie et quantifie les services rendus par les écosystèmes terrestres et marins à l’échelle nationale et internationale depuis presque 10 ans. Outil peu démocratisé à l’époque, l’évaluation des services écosystémiques s’est popularisée depuis et prend de plus en plus d’importance au sein du débat public. A ce jour, la valeur économique des services écosystémiques est estimée entre 125 000 et 140 000 milliards de dollars par an (Organisation de coopération et de développement économiques – OCDE, 2019), soit plus d’une fois et demie le montant du PIB mondial. Entre 1997 et 2011, l’économie mondiale aurait « perdu » 4 000 à 20 000 milliards de dollars par an à cause du changement de couverture des sols et 6 000 à 11 000 milliards par an du fait de la dégradation des sols (OCDE, 2019). De plus, de nombreuses études ont démontré que l’érosion de la biodiversité provoque une augmentation du risque de transmission de maladies infectieuses entre l’homme et l’animal[3]. En pleine crise du Covid-19, le modèle économique actuel, déficient et destructeur, semble donc à bout de souffle et il est plus que jamais urgent d’agir face à une situation devenant incontrôlable.

Malgré le report de la prochaine COP pour la CDB à une date inconnue, Vertigo Lab va continuer de suivre avec attention la suite des négociations. Nous espérons que d’importantes avancées pourront être adoptées à cette occasion. Pour cela, la mise en place d’indicateurs quantifiés en matière de financement pour la biodiversité et d’un dispositif de suivi devrait être perçue comme une priorité. En effet, le suivi et l’évaluation des projets de conservation de la biodiversité sont indispensables à leur pérennité. Sans cela, il restera impossible de mettre les Etats face à leurs responsabilités et d’alerter le grand public vis-à-vis de cet enjeu.

Références   

[1] Conférences des parties (Conferences Of Parties en anglais)

[2] Programme des Nations Unies pour l’Environnement, 2016, L’état de la biodiversité en Afrique – Examen à mi-parcours des progrès réalisés vers l’atteinte des objectifs d’Aichi

[3] Wilkinson DA, Marshall JC, French NP, Hayman DTS, 2018, Habitat fragmentation, biodiversity loss and the risk of novel infectious disease emergence, J.  R.  Soc

Dodds W, 2019, Disease Now and Potential Future Pandemic, The World’s Worst Problems. Springer, Cham

Alonso Aguirre A, 2017, Changing Patterns of Emerging Zoonotic Diseases in Wildlife, Domestic Animals, and Humans Linked to Biodiversity Loss and Globalization, ILAR Journal, Volume 58, Issue 3, Pages 315–318